C’est bien connu, les pirates aiment les mystères. Ils adorent aller planquer leur trésor sous une grosse pierre, et ensuite faire une carte avec des petits dessins incompréhensibles et des indications du style “quarante pieds vers le Nord, puis tournez à droite et faites vingt pas en arrière”.
La Buse, pirate de son état, emporte avec lui deux mystères, et non des moindres:
Le premier de ces mystère, c’est son trésor, justement. Il paraît qu’il avait un sacré magot. Et qu’il l’a bien planqué, même que personne n’arrive à le retrouver, même pas en 2010, en cette époque où la technologie et l’informatique permettent des tours de force que personne ne pouvait imaginer il y a cinq ans, soit une éternité. Ce trésor, nous en reparlerons un autre jour, il y a tant à en dire…
Concentrons-nous sur le deuxième mystère: celui de sa tombe.
Personne ne peut la rater, elle est juste en face de l’entrée du cimetière marin. Une croix gravée, authentique, avec une tête de mort, oui oui, la domine fièrement. Le visiteur se retrouve immédiatement transporté dans les temps romantiques où les trois-mâts mouillaient dans la “Baie du meilleur ancrage”, tandis que Surcouf écrivait sa légende dans les eaux des Mascareignes. Des temps où déambulaient dans les rues de Saint-Paul des flibustiers à la jambe de bois, mousquet à la ceinture et bandeau sur l’oeil.
Il y a bien longtemps que les historiens ne croient pas trop à l’authenticité de cette tombe. La seule indication historique est qu’après sa mort par pendaison, son corps a été exposé au bord de mer. Drôle d’exposition.
Les historiens ont reconstitué l’histoire de cette tombe, qui comporte deux incongruités:
-Tout d’abord, la croix à tête de mort n’a été découverte que récemment (en 1944 quand même), dans les sables proches du cimetières, suite au passage d’un cyclone ayant bouleversé les lieux. Monsieur Ignace de Villèle décide d’aller l’installer dans le cimetière, près d’une dalle anonyme. Anonyme, vraiment ? Pas tant que cela…
-Il y a quelques années, un petit groupe de personnalités et d’employés communaux décide… de retourner la dalle de la tombe. Stupéfaits, ils découvrent alors … Le trésor ? Non , vous n’y êtes pas. Ils découvrent une inscription gravée sur la face cachée. Le plan du trésor ? Mais arrêtez donc avec ce trésor, puisqu’on vous dit qu’on ne sait pas où il se trouve. Non, l’inscription gravée dit ceci:
“A la mémoire de Delphine Elode, née à Sainte-Marie le 7 août 1809, décédée à Saint-Paul le 13 mai 1836. Sa bonne conduite, ses bons sentiments, son affection pour ses maîtres lui valurent la liberté et ce faible témoignage de leurs regrets”.
Une inscription bouleversante
Cette inscription prouve que la tombe de La Buse n’est qu’une fausse tombe, assemblée comme un puzzle au cours des siècles et des fantaisies des hommes.
Mais elle est surtout bouleversante, parce qu’elle raconte une histoire bien plus belle que la légende du pirate: Delphine Elode était ce qu’on appelait à cette époque une “esclave”. Une esclave qui aimait ses maîtres, lesquels avaient eux aussi de l’affection pour Delphine. Au point de l’enterrer dignement, de faire graver un remerciement sur sa pierre tombale et de considérer cet acte comme “un faible témoignage de leurs regrets”.
Si on y réfléchit bien, cette inscription a dû déranger certains bien-pensants, au point qu’elle a fini par être cachée, retournée, oubliée.
Il serait peut-être judicieux de remettre cette dalle à l’endroit et de lui donner toute la place qu’elle mérite.
Quant à la tombe de la Buse, elle continuera encore probablement longtemps à donner au touriste de passage un petit frisson d’aventure, et à lui rappeler que L’Isle Bourbon, bien que relativement jeune, a une histoire passionnante et digne des romans de Stevenson.
Le Barachois, point de vue du bord de mer de Saint-Denis, est peut-être le lieu le plus connu de la Réunion, même par ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Depuis des décennies, c’est l’une des cartes postales les plus répandues, et on le voit dans tous les guides touristiques. Pourtant, peu de gens connaissent sa véritable histoire…
De nos jours, le Barachois est un endroit soigneusement entretenu, qui vient joliment marquer le front de mer de Saint-Denis, en bas de la vieille ville, entre le bâtiment de l’équipement (une ancienne caserne) et la Préfecture.
Des cocotiers, des canons, un sol tapissé de scories, avec un superbe panorama sur le Cap Bernard: l’endroit idéal pour les photos-souvenir, qu’elles soient “souvenir de vacances” ou “souvenir de mariage”. Qui se souvient qu’il y a deux siècles, le Barachois était un port, ou plutôt une tentative de port? Plongeons-nous dans le passé …
Durant des siècles (jusqu’à des temps récents), le front de mer de Saint-Denis n’était pas un lieu de promenade. Ce n’était même pas une rue. C’était un endroit ignoré des habitants, qui le trouvaient trop exposé aux éléments et au soleil… Un débarcadère permettait aux bateaux de se délester de leur chargement, et c’est à peu près tout.
Jusqu’en ce beau jour de 1815 où le gouverneur de l’époque, Milius, décida d’y construire un port, un vrai, avec des jetées d’une centaine de mètres, destiné à abriter des petits bateaux. Un port à Saint-Denis… Les travaux ont démarré en 1819, à la fois sur la mer, par la mise en place d’une première jetée, et sur le littoral, par la construction de divers bâtiments portuaires.
Pourtant, ces travaux n’allaient jamais être achevé, et la cause en revient aux éléments naturels: les puissants courants marins charriaient avec une force inexorable des galets, qui petit à petit bouchaient le port avant même qu’il n’existe réellement. Et un gros cyclone (en 1829) acheva de décourager les courageux entrepreneurs, en mettant à mal la première jetée construite. Le port du Barachois ne vit donc jamais le jour… Finalement, au début du vingtième siècle, ses vestiges inachevés furent comblés, pour éviter qu’il ne se transforme en marais malsain…
Aujourd’hui, peu de traces de ces temps révolus, si ce n’est le vestige de l’ancienne jetée. Deux monuments, l’un à la gloire du Général De Gaulle et l’autre en souvenir de Roland Garros, enfant du pays, viennent y apporter une touche solennelle. Quant aux canons, il y a bien longtemps qu’ils n’ont plus fait entendre leur tonnerre…